Jeudi 12 janvier: textes à commenter d'Une Vie en classe: extrait du chapitre 3, chapitre 4, chapitre 5, chapitre 6, chapitre 7, chapitre 8
Extrait du chapitre 3 : Le baptême de la barque
La mer, immobile et transparente, semblait assister,
recueillie, au baptême de sa nacelle, roulant à peine, avec un tout petit bruit
de râteau grattant le galet, des vaguettes hautes comme le doigt. Et les
grandes mouettes blanches aux ailes déployées passaient en décrivant des
courbes dans le ciel bleu, s'éloignaient, revenaient d'un vol arrondi au-dessus
de la foule agenouillée, comme pour voir aussi ce qu'on faisait là.
Mais le chant s'arrêta après un amen hurlé cinq minutes ; et le prêtre, d'une
voix empâtée, gloussa quelques mots latins dont on ne distinguait que les
terminaisons sonores.
Il fit ensuite le tour de la barque en l'aspergeant d'eau bénite, puis il
commença à murmurer des oremus en se tenant à présent le long d'un bordage en
face du parrain et de la marraine qui demeuraient immobiles, la main dans la
main.
Le jeune homme gardait sa figure grave de beau garçon, mais la jeune fille,
étranglée par une émotion soudaine, défaillante, se mit à trembler tellement,
que ses dents s'entrechoquaient. Le rêve qui la hantait depuis quelque temps
venait de prendre tout à coup, dans une espèce d'hallucination, l'apparence
d'une réalité. On avait parlé de noce, un prêtre était là, bénissant, des
hommes en surplis psalmodiaient des prières ; n'était-ce pas elle qu'on mariait
?
Eut-elle dans les doigts une secousse nerveuse, l'obsession de son cœur
avait-elle couru le long de ses veines jusqu'au cœur de son voisin ?
Comprit-il, devina-t-il, fut-il, comme elle, envahi par une sorte d'ivresse
d'amour ? ou bien, savait-il seulement, par expérience, qu'aucune femme ne lui
résistait ? Elle s'aperçut soudain qu'il pressait sa main, doucement d'abord,
puis plus fort, plus fort, à la briser. Et, sans que sa figure remuât, sans que
personne s'en aperçût, il dit, oui certes, il dit très distinctement :
– Oh ! Jeanne, si vous vouliez, ce seraient nos fiançailles.
Elle baissa la tête d'un mouvement très lent qui peut-être voulait dire « oui
». Et le prêtre qui jetait encore de l'eau bénite leur en envoya quelques
gouttes sur les doigts.
Extrait du chapitre 4 La tante Lison
C'était une petite femme qui parlait peu, s'effaçait toujours, apparaissait seulement aux heures des repas, et remontait ensuite dans sa chambre où elle restait enfermée sans cesse.Elle avait un air bon et vieillot, bien qu'elle fût âgée seulement de quarante-deux ans, un œil doux et triste ; elle n'avait jamais compté pour rien dans sa famille. Toute petite, comme elle n'était point jolie ni turbulente, on ne l'embrassait guère ; et elle restait tranquille et douce dans les coins. Depuis elle demeura toujours sacrifiée. Jeune fille, personne ne s'occupa d'elle.
C'était quelque chose comme une ombre ou un objet familier, un meuble vivant qu'on est accoutumé à voir chaque jour, mais dont on ne s'inquiète jamais.
Sa sœur, par habitude prise dans la maison paternelle, la considérait comme un être manqué, tout à fait insignifiant. On la traitait avec une familiarité sans gêne qui cachait une sorte de bonté méprisante. Elle s'appelait Lise et semblait gênée par ce nom pimpant et jeune. Quand on avait vu qu'elle ne se mariait pas, qu'elle ne se marierait sans doute point, de Lise on avait fait Lison. Depuis la naissance de Jeanne, elle était devenue « tante Lison », une humble parente, proprette, affreusement timide, même avec sa sœur et son beau-frère qui l'aimaient pourtant, mais d'une affection vague participant d'une tendresse indifférente, d'une compassion inconsciente et d'une bienveillance naturelle.
Quelquefois, quand la baronne parlait des choses lointaines de sa jeunesse, elle prononçait, pour fixer une date :
– C'était à l'époque du coup de tête de Lison.
On n'en disait jamais plus ; et « ce coup de tête » restait comme enveloppé de brouillard.
Un soir Lise, âgée alors de vingt ans, s'était jetée à l'eau sans qu'on sût pourquoi. Rien dans sa vie, dans ses manières, ne pouvait faire pressentir cette folie. On l'avait repêchée à moitié morte ; et ses parents, levant des bras indignés, au lieu de chercher la cause mystérieuse de cette action, s'étaient contentés de parler du « coup de tête », comme ils parlaient de l'accident du cheval « Coco », qui s'était cassé la jambe un peu auparavant dans une ornière et qu'on avait été obligé d'abattre.
Extrait du chapitre 4 : Nuit de noces
Il ne bougeait plus. Elle recevait sa chaleur dans son dos. Alors son effroi s'apaisa encore et elle pensa brusquement qu'elle n'aurait qu'à se retourner pour l'embrasser.À la fin, il parut s'impatienter, et d'une voix attristée :
– Vous ne voulez donc point être ma petite femme ?
Elle murmura à travers ses doigts :
– Est-ce que je ne la suis pas ?
Il répondit avec une nuance de mauvaise humeur :
– Mais non, ma chère, voyons, ne vous moquez pas de moi.
Elle se sentit toute remuée par le ton mécontent de sa voix ; et elle se tourna tout à coup vers lui pour lui demander pardon.
Il la saisit à bras-le-corps, rageusement, comme affamé d'elle ; et il parcourait de baisers rapides, de baisers mordants, de baisers fous, toute sa face et le haut de sa gorge, l'étourdissant de caresses. Elle avait ouvert les mains et restait inerte sous ses efforts, ne sachant plus ce qu'elle faisait, ce qu'il faisait, dans un trouble de pensée qui ne lui laissait rien comprendre. Mais une souffrance aiguë la déchira soudain ; et elle se mit à gémir, tordue dans ses bras, pendant qu'il la possédait violemment.
Que se passa-t-il ensuite ? Elle n'en eut guère le souvenir, car elle avait perdu la tête ; il lui sembla seulement qu'il lui jetait sur les lèvres une grêle de petits baisers reconnaissants.
Puis il dut lui parler et elle dut lui répondre. Puis il fit d'autres tentatives qu'elle repoussa avec épouvante ; et comme elle se débattait, elle rencontra sur sa poitrine ce poil épais qu'elle avait déjà senti sur sa jambe, et elle se recula de saisissement.
Las enfin de la solliciter sans succès, il demeura immobile sur le dos.
Alors elle songea ; elle se dit, désespérée jusqu'au fond de son âme, dans la désillusion d'une ivresse rêvée si différente, d'une chère attente détruite, d'une félicité crevée : « Voilà donc ce qu'il appelle être sa femme ; c'est cela ! c'est cela ! »
Et elle resta longtemps ainsi, désolée, l'œil errant sur les tapisseries du mur, sur la vieille légende d'amour qui enveloppait sa chambre.
Mais, comme Julien ne parlait plus, ne remuait plus, elle tourna lentement son regard vers lui, et elle s'aperçut qu'il dormait ! Il dormait, la bouche entrouverte, le visage calme ! Il dormait !
Extrait du chapitre 5 : Voyage de noces
Lorsqu'ils eurent fini le dessert, au moment où Jeanne se levait pour aller vagabonder par la ville, Julien, la prenant dans ses bras, lui murmura tendrement à l'oreille :– Si nous nous couchions un peu, ma chatte ?
Elle resta surprise :
– Nous coucher ? Mais je ne me sens pas fatiguée.
Il l'enlaça.
– J'ai envie de toi. Tu comprends ? Depuis deux jours !…
Elle s'empourpra, honteuse, balbutiant :
– Oh ! maintenant ! Mais que dirait-on ? Comment oserais-tu demander une chambre en plein jour ? Oh ! Julien, je t'en supplie.
Mais il l'interrompit :
– Je m'en moque un peu de ce que peuvent dire et penser des gens d'hôtel. Tu vas voir comme ça me gêne.
Et il sonna.
Elle ne disait plus rien, les yeux baissés, révoltée toujours dans son âme et dans sa chair, devant ce désir incessant de l'époux, n'obéissant qu'avec dégoût, résignée, mais humiliée, voyant là quelque chose de bestial, de dégradant, une saleté enfin.
Ses sens dormaient encore, et son mari la traitait maintenant comme si elle eût partagé ses ardeurs.
Quand le garçon fut arrivé, Julien lui demanda de les conduire à leur chambre. L'homme, un vrai Corse velu jusque dans les yeux, ne comprenait pas, affirmait que l'appartement serait préparé pour la nuit.
Julien impatienté s'expliqua :
– Non, tout de suite. Nous sommes fatigués du voyage, nous voulons nous reposer.
Alors un sourire glissa dans la barbe du valet et Jeanne eut envie de se sauver.
Extrait du chapitre 6 changement de Julien
Ses relations avec Julien avaient changé complètement. Il
semblait tout autre depuis le retour de leur voyage de noces, comme un acteur
qui a fini son rôle et reprend sa figure ordinaire. C'est à peine s'il s'occupait
d'elle, s'il lui parlait même ; toute trace d'amour avait subitement disparu ;
et les nuits étaient rares où il pénétrait dans sa chambre.
Il avait pris la direction de la fortune et de la maison, révisait les baux,
harcelait les paysans, diminuait les dépenses et, ayant revêtu lui-même des
allures de fermier gentilhomme, il avait perdu son vernis et son élégance de
fiancé.
Il ne quittait plus, bien qu'il fût tigré de taches, un vieil habit de chasse
en velours, garni de boutons de cuivre, retrouvé dans sa garde-robe de jeune
homme, et, envahi par la négligence des gens qui n'ont plus besoin de plaire,
il avait cessé de se raser, de sorte que sa barbe longue, mal coupée,
l'enlaidissait incroyablement. Ses mains n'étaient plus soignées ; et il buvait,
après chaque repas, quatre ou cinq petits verres de cognac.
Jeanne ayant essayé de lui faire quelques tendres reproches, il avait répondu
si brusquement : « Tu vas me laisser tranquille, n'est-ce pas ? » qu'elle ne se
hasarda plus à lui donner des conseils.
Elle avait pris son parti de ces changements d'une façon qui l'étonnait
elle-même. Il était devenu un étranger pour elle, un étranger dont l'âme et le
cœur lui restaient fermés. Elle y songeait souvent, se demandant d'où venait
qu'après s'être rencontrés ainsi, aimés, épousés dans un élan de tendresse, ils
se retrouvaient tout à coup presque aussi inconnus l'un à l'autre que s'ils
n'avaient pas dormi côte à côte.
Et comment ne souffrait-elle pas davantage de son abandon ? Était-ce ainsi, la
vie ? S'étaient-ils trompés ? N'y avait-il plus rien pour elle dans l'avenir ?
Si Julien était demeuré beau, soigné, élégant, séduisant, peut-être eût-elle
beaucoup souffert ?
Extrait du chapitre 6 Retour aux peuples
Alors elle s'aperçut qu'elle n'avait plus rien à faire, plus jamais rien à faire. Toute sa jeunesse au couvent avait été préoccupée de l'avenir, affairée de songeries. La continuelle agitation de ses espérances emplissait, en ce temps-là, ses heures sans qu'elle les sentît passer. Puis, à peine sortie des murs austères où ses illusions étaient écloses, son attente d'amour se trouvait tout de suite accomplie. L'homme espéré, rencontré, aimé, épousé en quelques semaines, comme on épouse en ces brusques déterminations, l'emportait dans ses bras sans la laisser réfléchir à rien.Mais voilà que la douce réalité des premiers jours allait devenir la réalité quotidienne qui fermait la porte aux espoirs indéfinis, aux charmantes inquiétudes de l'inconnu. Oui, c'était fini d'attendre.
Alors plus rien à faire, aujourd'hui, ni demain, ni jamais. Elle sentait tout cela vaguement à une certaine désillusion, à un affaissement de ses rêves.
Elle se leva et vint coller son front aux vitres froides. Puis, après avoir regardé quelque temps le ciel où roulaient des nuages sombres, elle se décida à sortir.
Étaient-ce la même campagne, la même herbe, les mêmes arbres qu'au mois de mai ? Qu'étaient donc devenues la gaieté ensoleillée des feuilles, et la poésie verte du gazon où flambaient les pissenlits, où saignaient les coquelicots, où rayonnaient les marguerites, où frétillaient, comme au bout de fils invisibles, les fantasques papillons jaunes ? Et cette griserie de l'air chargé de vie, d'arômes, d'atomes fécondants n'existait plus.
Les avenues, détrempées par les continuelles averses d'automne, s'allongeaient, couvertes d'un épais tapis de feuilles mortes, sous la maigreur grelottante des peupliers presque nus. Les branches grêles tremblaient au vent, agitaient encore quelque feuillage prêt à s'égrener dans l'espace. Et sans cesse, tout le long du jour, comme une pluie incessante et triste à faire pleurer, ces dernières feuilles, toutes jaunes maintenant, pareilles à de larges sous d'or, se détachaient, tournoyaient, voltigeaient et tombaient.
Extrait du chapitre 7 découverte de la tromperie de Julien avec Rosalie.
Mais comme son cœur, devenu tout à coup tumultueux,
bondissait, l'étouffait, elle redescendit, les jambes fléchissantes, afin de
réveiller Julien.
Elle pénétra chez lui violemment, fouettée par cette conviction qu'elle allait
mourir et par le désir de le voir avant de perdre connaissance.
À la lueur du feu agonisant, elle aperçut, à côté de la tête de son mari, la
tête de Rosalie sur l'oreiller.
Au cri qu'elle poussa, ils se dressèrent tous les deux. Elle demeura une
seconde immobile dans l'effarement de cette découverte. Puis elle s'enfuit,
rentra dans sa chambre ; et comme Julien, éperdu, avait appelé « Jeanne ! »,
une peur atroce la saisit de le voir, d'entendre sa voix, de l'écouter
s'expliquer, mentir, de rencontrer son regard face à face ; et elle se
précipita de nouveau dans l'escalier qu'elle descendit.
Elle courait maintenant dans l'obscurité au risque de rouler le long des
marches, de se casser les membres sur la pierre. Elle allait devant elle,
poussée par un impérieux besoin de fuir, de ne plus apprendre rien, de ne plus
voir personne.
Quand elle fut en bas, elle s'assit sur une marche, toujours en chemise et
nu-pieds ; et elle demeurait là, l'esprit perdu.
Julien avait sauté du lit, s'habillait à la hâte. Elle se redressa pour se
sauver de lui. Déjà il descendait aussi l'escalier, et il criait :
– Écoute, Jeanne !
Non, elle ne voulait pas écouter ni se laisser toucher du bout des doigts ; et
elle se jeta dans la salle à manger courant comme devant un assassin. Elle
cherchait une issue, une cachette, un coin noir, un moyen de l'éviter. Elle se
blottit sous la table. Mais déjà il ouvrait la porte, sa lumière à la main,
répétant toujours : « Jeanne ! » et elle repartit comme un lièvre, s'élança
dans la cuisine, en fit deux fois le tour à la façon d'une bête acculée ; et,
comme il la rejoignait encore, elle ouvrit brusquement la porte du jardin et
s'élança dans la campagne.
Extrait du chapitre 8 : L’accouchement de Jeanne
Dans les minutes d'apaisement, elle ne pouvait détacher son
œil de Julien ; et une autre douleur, une douleur de l'âme l'étreignait en se
rappelant ce jour où sa bonne était tombée aux pieds de ce même lit avec son
enfant entre les jambes, le frère du petit être qui lui déchirait si
cruellement les entrailles. Elle retrouvait avec une mémoire sans ombres les
gestes, les regards, les paroles de son mari, devant cette fille étendue ; et
maintenant elle lisait en lui, comme si ses pensées eussent été écrites dans
ses mouvements, elle lisait le même ennui, la même indifférence que pour
l'autre, le même insouci d'homme égoïste, que la paternité irrite.
Mais une convulsion effroyable la saisit, un spasme si cruel qu'elle se dit : «
Je vais mourir, je meurs ! » Alors une révolte furieuse, un besoin de maudire
emplit son âme, et une haine exaspérée contre cet homme qui l'avait perdue, et
contre l'enfant inconnu qui la tuait.
Elle se tendit dans un effort suprême pour rejeter d'elle ce fardeau. Il lui
sembla soudain que tout son ventre se vidait brusquement ; et sa souffrance
s'apaisa.
La garde et le médecin étaient penchés sur elle, la maniaient. Ils enlevèrent
quelque chose ; et bientôt ce bruit étouffé qu'elle avait entendu déjà la fit
tressaillir ; puis ce petit cri douloureux, ce miaulement frêle d'enfant
nouveau-né lui entra dans l'âme, dans le cœur, dans tout son pauvre corps
épuisé ; et elle voulut, d'un geste inconscient, tendre les bras.
Ce fut en elle une traversée de joie, un élan vers un bonheur nouveau, qui
venait d'éclore. Elle se trouvait, en une seconde, délivrée, apaisée, heureuse,
heureuse comme elle ne l'avait jamais été. Son cœur et sa chair se ranimaient,
elle se sentait mère !
Elle voulut connaître son enfant ! Il n'avait pas de cheveux, pas d'ongles,
étant venu trop tôt, mais lorsqu'elle vit remuer cette larve, qu'elle la vit
ouvrir la bouche, pousser des vagissements, qu'elle toucha cet avorton, fripé,
grimaçant, vivant, elle fut inondée d'une joie irrésistible, elle comprit
qu'elle était sauvée, garantie contre tout désespoir, qu'elle tenait là de quoi
aimer à ne savoir plus faire autre chose.
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