Extrait de la scène 5 de l'acte II les aveux indirects de Phèdre à Hippolyte avant l'aveu explicite ( cours du jeudi 16 mars)
A travailler en ayant le texte sous les yeux
Situation de la scène dans la pièce
- Phèdre est convaincue par Oenone de la nécessité de négocier avec Hippolyte le partage de l'Empire [la politique fait avancer l'intrigue tragique, mais n'est qu'un prétexte à l'expression des passions] ;
- Mais au cours de cet échange, pendant lequel Phèdre se montre une mère attachée à son fils (sous-entendu), la Reine se perd par moments, et avoue ses sentiments de manière indirecte :
- Hippolyte, tout comme Aricie l'avait fait avec lui, ne déchiffre pas les signes et sous-entendus [motif important de la pièce ; comme tout repose sur la parole, il est d’autant plus tragique que les personnages ne comprennent pas la totalité des sous-entendus] : c'est cette résistance/absence de compréhension qui va précipiter les deux aveux de Phèdre.( suite de l'extrait)
Alors qu'elle voyait le père ( Thésée) dans le fils ( Hippolyte ( Hippolyte est pour elle comme un nouveau Thésée).Progressivement,dans l'extrait c'est le processus inverse qui va se mettre en place : Phèdre verra dans Thésée Hippolyte, ce qui n'est logiquement pas possible/concevable, en réécrivant la légende du Minotaure à sa façon.Le discours de Phèdre bascule en effet du réel à l'imaginaire, en réécrivant voire en réinventant l'épisode mythologique de Thésée et du Minotaure. Cette réinvention est déclenchée par une double substitution : Hippolyte se substitue à Thésée, et Phèdre à Ariane, dans l'optique de reconstruire un couple originel.
Pourquoi Phèdre choisit-elle cet épisode ?
· Pour son caractère héroïque et épique : c'est le grand moment de l'histoire de Thésée, qui a contribué à forger sa légende. Or, Hippolyte rêve de devenir comme son père à cet égard.
· Pour son caractère légendaire, mythique : l'épisode appartient au passé épique de la famille de Phèdre et d'Hippolyte. Or, dans la tragédie, le passé est toujours regardé comme idéal/idéalisé. . Ici, ce passé va se transformer en conditionnel passé, car Phèdre va recréer de toute pièce un passé idéalisé.
· Pour son caractère familial : Phèdre est liée de près à cet épisode, qui fait intervenir sa soeur et son demi-frère, le Minotaure.
· Pourtant Phèdre est ABSENTE dans le mythe originel, alors pourquoi choisir de réécrire ce passage spécifique de la geste de Thésée plutôt qu'un autre ? D'autant plus qu'à ce stade du mythe, Phèdre ne connait pas encore Hippolyte, car elle ne s'est pas encore fait enlever par Thésée.
· Le labyrinthe et le Minotaure doivent donc recouvrir des significations plus élevées , plus symboliques aussi: labyrinthe comme métaphore de la conscience heurtée de Phèdre (se perd elle-même, DETOURS du langage : « par quels détours », méandres de la passion qui ne sait pas où elle va ; parler du FIL fatal => absence de la direction salvatrice, ; et Minotaure :« monstre de la Crète » périphrase qui peut renvoyer à Phèdre, venue de Crète et se sentant monstrueuse du fait de son amour coupable.
I. Un père à l’image du fils : le portrait de Thésée en Hippolyte (641-644)
- Un renversement significatif. Phèdre ne voit pas Thésée en Hippolyte, mais Hippolyte en Thésée : l'inversion est significative de la passion amoureuse obsessive, étudiée en I-3.
- Inversion signifiée par le vers 641 : Thésée est sujet, Hippolyte objet, alors que c’est l’inverse qui est attendu. Insistance sur la noblesse d’Hippolyte : « port » (maintien) + « noble pudeur » avec antéposition de l'adjectif qui insiste sur sa qualité morale de noblesse. Rythme ternaire par énumération des attributs ( port, yeux, langage qui rime avec visage) avec répétition insistante du déterminant possessif « votre » : montre bien que c’est Hippolyte le modèle, et non Thésée.
- Le déterminant démonstratif v.642 « cettenoble pudeur » est intéressant : on doit comprendre que Phèdre montre le visage d’Hippolyte (voire le touche) + «verbe « colorer » qui indique qu’Hippolyte est en train de rougir : on parle de didascalies internes (renseignements discrets donnés pour faire comprendre au metteur en scène comment les personnages doivent être et donc comment les acteurs doivent jouer)
- Les deux vers suivants servent de rappel et d’amorce au récit épique ; ils donnent le contexte. « Crète » est mis à la césure + « filles de Minos » : le récit va concerner Ariane et Phèdre, et vraisemblablement l’épisode du Minotaure. Mais Phèdre reste dans le vague comme pour en masquer la véritable intention.
ð Premier « détour » utilisé par Phèdre : la ressemblance inversée. L’éloge indirect de Thésée sert en réalité à faire celui d’Hippolyte.
II. La réécriture du mythe, ou la substitution de Thésée par Hippolyte. (645-652)
1. Une plainte paradoxale (645-648)
- Série d’interrogations à l’indicatif, qui indiquent la plainte/les reproches formulés par Phèdre à Hippolyte, reproches imaginaires.
- Reconstitution des étapes du récit mythologique : Thésée convoque les meilleurs soldats de Grèce. Rime « Hippolyte / élite » significative de la manière dont Phèdre veut peindre Hippolyte dans son récit. Puis voyage en mer vers la Crète.
- Dans la deuxième question, l’apposition « trop jeune encor » indique bien qu’il s’agit d’une question rhétorique : Phèdre donne déjà la réponse. Le récit de Phèdre est donc bien marqué par un REGRET, mais non pas en raison d’une action non effectuée, mais en raison d’une sorte de « fatalité » due à l’âge, c’est-à-dire à la réalité matérielle des choses/de la vie. Hippolyte n’aurait pas pu être plus âgé.
- On voit donc une autre facette de la passion de Phèdre, qui la pousse à souhaiter l’impossible. Mais ce souhait/regret (même chose) est encore exprimé au mode indicatif ; progressivement, il bascule dans le conditionnel, ce qui fait basculer le récit dans le fantasme/dans l’imaginaire.
2. Le basculement dans l’imaginaire (649-652)
- Mode conditionnel passé : mode de l’hypothèse, mais aussi celui du souhait et du regret. On note aussi du subjonctif plus-que-parfait (652) qui remplit exactement la même fonction que le conditionnel passé.
- Groupe prépositionnel « par vous » placé en début de vers (place peu commune), sert à indiquer d’emblée la substitution de Thésée par Hippolyte. De même, le groupe nominal « votre main » (652) clôt le vers. Tout ce passage est donc encadré par l’action imaginée d’Hippolyte.
- Mais est-ce bien le Minotaure qu’Hippolyte doit tuer ? Phèdre est-elle à ce point hors d’elle-même pour regretter ce qui n’aurait jamais pu être possible ?
- La périphrase « le monstre de la Crète » est intéressante, car elle peut très bien désigner le Minotaure, au sens propre, mais aussi Phèdre elle-même ! Elle dira plus tard dans ses aveux aux vers 701 et 703 en parlant d’elle-même : « un monstre qui t’irrite » et « un monstre affreux ».
- De même, le vers 650 « les détours de sa vaste retraite » présente vraisemblablement un double sens, puisque les « détours » sont certes ceux du Minotaure, qui cherche la sortie du labyrinthe, mais aussi ceux que Phèdre est en train de faire devant Hippolyte ! Au lieu de lui avouer son amour, elle passe par des « détours », des moyens indirects.
- 651 : sens difficile, le vers signifie « pour contourner les difficultés du labyrinthe ». Le vocabulaire est élevé, et la phrase, à mon sens, volontairement obscure : significatif des « détours » de la conscience de Phèdre.
652 : le plus-que-parfait du subjonctif équivaut au conditionnel passé (irréel). L’épithète « fatal » est surprenante : le fil est ce qui permet de réaliser un destin (premier sens de « fatal »), en l’occurrence sortir du labyrinthe. Au 17e siècle, « fatal » n’a pas le sens de « malheureux ». Le fil devient une « arme » par ailleurs : on retrouve le vocabulaire épique lié au mythe
III. La réinvention du mythe : une signification métaphorique de l’épisode (653-662)
La fin de la tirade est marquée par une modification profonde apportée au mythe : Phèdre souhaite s’aventurer dans le labyrinthe avec Hippolyte, ce qui va à l’encontre de sa mission première, c’est-à-dire permettre au fils de Thésée d’en sortir. Ce qui importe à Phèdre n’est donc pas tant la réussite de la mission « épique » que la recréation d’une union originelle avec Hippolyte. C’est là le sens métaphorique de cet épisode.
1. La substitution d’Ariane par Phèdre (653-658)
- Coupe du vers 653 significative du changement (« Mais non ») : l’accent va être désormais mis sur le rôle que Phèdre aurait joué dans ce mythe factice.
- En 3 vers, plusieurs procédés qui notent l’importance que Phèdre s’attribue elle-même : le pronom "moi" placé au début du second hémistiche vers 653 ; l’adverbe temporel « d’abord » placé à la fin du premier hémistiche vers 654 et qui montre que si Phèdre avait été présente elle aurait devancé sa sœur dans le mythe ; le présentatif « C’est moi » au vers 655, qui entoure littéralement le mot « Prince », c’est-à-dire Hippolyte.
- Il faut donc prêter attention à la lecture de ces vers, et accentuant légèrement plus les marques de première personne.
- Le vers 654 est important car Phèdre, tout en restant au mode hypothétique (plus-que-parfait du subjonctif) avoue son amour de manière plus explicite : en effet, pourquoi cherche-t-elle à se substituer à sa sœur, sinon parce qu’elle aime Hippolyte ?
-
Enfin, on remarque que le « fil »
disparaît dans la réinvention du mythe : c’est Phèdre elle-même qui
souhaite « enseigner » à Hippolyte les « détours » du
labyrinthe. D’où la possible lecture métaphorique : Phèdre connait les
détours/méandres/recoins de sa conscience amoureuse, qu’elle peut apprendre à
Hippolyte.peut-être aussi fantasme d'initiatrice d'un jeune homme encore vierge. Le corps n'est jamais loin sous les mots de Racine.
2. Une lecture métaphorique
2.1. L’importance du corps
- Le déterminant démonstratif « cette tête charmante » ramène le récit hypothétique/imaginaire de Phèdre à la réalité : c’est bien le corps d’Hippolyte qui déclenche le fantasme de Phèdre (cf. les premiers vers de la tirade). Là aussi, possible gestuelle de Phèdre, qui montrerait ou toucherait la tête d’Hippolyte.
- L’adjectif « charmante » est à comprendre dans son sens premier : il vient de carmen en latin, le « charme », « l’envoûtement ». Le corps d’Hippolyte a ainsi envoûté Phèdre.
2.2. Une nouvelle union
- L’apposition nominale du vers 659 (tout le vers est apposé au sujet « je » du vers 660 ; à comprendre ainsi : « J’aurais voulu marcher devant vous, étant moi-même la compagne du péril… ») est elle aussi obscure : quel est ce « péril » qu’Hippolyte doit chercher ? Il s’agit une fois encore d’une périphrase qui peut certes désigner le Minotaure, mais qui renvoie aussi au « péril » qu’est l’aventure dans la conscience amoureuse de Phèdre.
- Dans ce vers 659, le mode du verbe est intéressant, puisqu’il repasse à l’indicatif (temps du réel). Or, rien n’aurait empêché Racine d’écrire « qu’il vous fallût chercher » pour rester dans l’irréel. L’indicatif signifie donc que Phèdre se perd progressivement, et commence à confondre fantasme et réalité.
- Ces vers célèbrent ainsi une nouvelle union entre Phèdre et Hippolyte : Phèdre se qualifie d’ « amante » (658), de « compagne » (659) ; on note également la structure du vers 660 : « moi-même devant vous », qui unit là aussi les deux personnages. De même, on relève la répétition du groupe prépositionnel « avec vous », une fois placé au début du second hémistiche (661), et l’autre fois à la fin du premier (662).
2.3.
Une catabase ( une descente aux Enfers)
- Les deux derniers vers sont très riches de signification. D’abord, le fait qu’il faille « descendre » dans le labyrinthe est intéressant, car on peut assimiler cette descente à une catabase (descente aux Enfers), en l’occurrence à une plongée dans l’obscurité de la conscience de Phèdre.
- Cette hypothèse est renforcée par l’emploi de la forme pronominale des verbes « retrouver » et « perdre ». « Se retrouver » et « se perdre »
· On peut d’abord comprendre « se retrouver » comme synonyme de « être avec quelqu’un » : « Je me serais retrouvée avec vous ».
· Mais on peut aussi le prendre dans son sens figuré, « se retrouver soi-même », « reprendre possession de soi ». Dans ce cas, le groupe prépositionnel « avec vous » est à entendre comme « grâce à vous » : « Je me serais retrouvée (moi-même) grâce à vous / J’aurais retrouvé mes esprits grâce à vous. »
· Il en va de même pour « se perdre », qui signifie soit « perdre son chemin, ne plus savoir où l’on va », soit « se perdre soi-même, ne plus savoir qui l’on est ». Dans ce cas-là, « avec vous » prend un sens causal négatif « à cause de vous » : « Je me serais perdue moi-même à cause de vous ».
ð Dans les deux cas, c’est bien par l’intermédiaire d’Hippolyte que Phèdre est sauvée (retrouver) ou condamnée (perdue). D’une certaine manière, elle remet son sort à la décision d’Hippolyte, à sa capacité à accepter le « monstre » qu’elle est devenue.
ð Le labyrinthe apparaît donc bien comme une métaphore des détours/méandres de la conscience amoureuse de Phèdre, qui « se perd » elle-même, et souhaiterait redevenir elle-même (se retrouver) grâce à l’acceptation d’Hippolyte.
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