Le récit de Théramène ( cours du mercredi 12 avril) découpage en différentes parties ( suite)
(...)Partie 2 - v . 10-15 : Après cette calme introduction à l’imparfait duratif, voici le sens auditif sollicité (en un chiasme étalé sur 4 vers : " effroyable cri – voix formidable / cri redoutable " = AB-BA/BA) ; cela insiste sur l’effroi engendré ; les adjectifs sont d’ailleurs hyperboliques), cette fois avec l’usage de deux temps : passé composé d’accélération alternant avec présent de narration : " a troublé, répond, s’est glacé, s’est hérissé "). L’action soudaine vient de se déclencher, qui a des répercussions aussi bien dans les " cœurs " humains que sur la crinière et donc l’épiderme des chevaux : ce qui est " sorti des flots " vient d’effrayer la troupe qui elle aussi était " sortie " de Trézène. L'accent est mis sur la terreur que suscite le cri inconnu.
Partie 3 - v . 16-27 : Le sens auditif a préparé la vision " d’horreur " qui a lieu maintenant. Le narrateur témoin qu'est Théramène se livre à une hypotypose ( description animée qui donne l'impression que la scène se déroule sous nos yeux;) qui fait revivre exactement le surgissement du monstre et son action. Cette apparition monstrueuse introduite par l’adverbe " Cependant " (qui oppose la vue à l’ouïe) constitue le moment crucial du récit dans la mesure où l’ennemi du héros est décrit dans toute sa puissance, notamment avec des termes hyperboliques de géographie : tandis que la mer est animalisée avec son " dos de plaine liquide ", le " monstre furieux " surgit comme une " montagne humide ". Dans la mesure où la mer " vomit " cet " Indomptable taureau, dragon impétueux ", elle apparaît elle-même comme un animal qui crache, qui enfante " ce monstre sauvage ", lequel est donc bien un envoyé de Neptune en guise de punition. Du fait que " Sa croupe se recourbe en replis tortueux ", il a aussi l’apparence d’un énorme serpent, d’autant plus surnaturel qu’il " est couvert d'écailles jaunissantes " et que " Son front large est armé de cornes menaçantes ".Il a à la fois des allures de bovidé et de serpent. Il peut faire penser par son assimilation à un "taureau" mugissant au Minotaure
. Cela contraste avec la tonalité
réaliste qui dominait le récit dans les deux premières parties. Mais le récit
demeure VRAISEMBLABLE car cette intrusion de la mythologie dans la vie des
héros tragiques était normale dans le monde de l’Antiquité grecque.
Avec le retour du sens auditif (" ses longs mugissements ", repris
plus loin avec insistance : " tomber en mugissant "), cette
description toujours menée au présent de narration se clôt sur les 4 éléments
naturels personnifiés et subissant la même conséquence : " Le ciel avec
horreur voit ce monstre sauvage, La terre s'en émeut, l'air en est infecté, Le
flot qui l'apporta recule épouvanté. " Tout l’univers en " tremble
". Le monstre n'est pas sans rappeler aussi les effets d'un tsunami.Tout le paysage en est modifié.
La description du monstre tout en courbes et replis, avec son allure de chimère composée de différentes parties de corps semblant appartenir à des espèces différentes a quelque chose de baroque;
Partie 4 - v
. 28-43 : Face à la panique générale
(" Tout fuit "), par antithèse " Hippolyte lui seul "
résiste, en " digne fils d'un héros " qu’il est, c’est-à-dire de
Thésée (celui qui avait vaincu jadis le Minotaure en Crète et qui se croit
maintenant trahi par son fils aimé de sa femme Phèdre, ce qui explique la
punition venue des dieux que Thésée leur a demandée). Sa dignité est paradoxale
quand on sait que son père l’a jugé indigne et lui a lancé sa malédiction. Mais
la " large blessure " infligée au monstre par la lance (" dard
") du héros n’est pas décisive dans la bataille et déclenche l’usage d’une arme de dragon à
l’encontre des coursiers : en effet le monstre " leur présente une gueule
enflammée, Qui les couvre de feu, de sang et de fumée. " dans un rythme
ternaire qui accentue la force de la dévastation. Toujours au présent de narration
qui rend l’action très vivante, il apparaît que c’est par les chevaux blessés
et emballés que le mal arrive : " La fureur les emporte, et sourds à cette
fois, Ils ne connaissent plus ni le frein ni la voix. Ils rougissent le mors
d'une sanglante écume. " Ces nouveaux " flots d'écume " (v. 19)
sont ici une métaphore qui rend la bave des chevaux pareille aux " gros
bouillons " de la mer soulevée, précédemment.
Quant à la remarque qui fait appel à un " on dit " de légende :
" On dit qu'on a vu même, en ce désordre affreux, Un dieu qui d'aiguillons
pressait leur flanc poudreux. " elle montre que le dragon a un allié
efficace qui rend la bataille inégale : ce dieu Neptune qui intervient lui-même, soit une irruption supplémentaire du surnaturel.Hippolyte sera vaincu par le dieu lui-même.
Brève partie 5 - v . 44-47 : Un quatrain, toujours à rimes suivies, conclut sur la mort épique du héros humain pourtant " intrépide ", ce qui accroît l’injustice de son sort, prisonnier et victime de son char . Un quatrain fait de 4 courtes phrases qui hachent le rythme, notamment cet alexandrin fortement coupé à l’hémistiche : " L'essieu crie et se rompt. L'intrépide Hippolyte ".On note que le cri de souffrance de l’essieu (avant celui de la troupe : " De nos cris douloureux ") répond à celui du monstre, de même que sa chute (" il tombe ") inverse le mouvement du dragon (" S’élève "), par antithèse.
Partie 6 - v
. 48-63 : Ce champ lexical de la dureté
(" rochers, rompt, voler en éclats, fracassé ") entraîne la réaction
PATHETIQUE de Théramène, narrateur-témoin (il répète " j’ai vu "),
qui confie ses sentiments à son interlocuteur : " Excusez ma douleur.
Cette image cruelle Sera pour moi de pleurs une source éternelle. " ces
deux alexandrins en reviennent à la situation présente d’énonciation, avant que
ne reprenne le récit passé, au présent de narration : " Traîné par les chevaux
que sa main a nourris. Il veut les rappeler, et sa voix les effraie ; Ils
courent. Tout son corps n'est bientôt qu'une plaie. " On note les rejets
et enjambements qui saccadent le rythme des vers, pour insister encore, comme
l’allitération de la rude consonne R, sur l’horreur d’un corps meurtri, celui
du maître que ne reconnaissent pas les coursiers (autre injustice à l’égard du
héros victime). Changements de rythme, sonorités évocatrices, inspiration
épique, bref on a là parfaite illustration de ce que l'on appelle la pompe
tragique.
L’intelligence de ces chevaux se remarque dans leur arrêt symbolique " non
loin de ces tombeaux antiques Où des Rois nos aïeux sont les froides reliques.
", c’est-à-dire à proximité d’une tombe où se trouve déjà la famille de
Thésée. Hippolyte est déjà comme enterré.
Les renforts eux-mêmes sont impuissants (" J'y cours en soupirant, et sa
garde me suit. ") et ne peuvent que constater les dégâts, ceux d’une
couleur rouge obsédante et encore hyperbolique : " De son généreux sang la
trace nous conduit. Les rochers en sont teints ; les ronces dégouttantes
Portent de ses cheveux les dépouilles sanglantes. "
En dépit de l’aide de l’ami qui se donne le beau rôle (" J'arrive, je
l'appelle "), le héros ne peut produire que des efforts vains : " Il
ouvre un œil mourant qu'il referme soudain. "
Dernière
partie 7 - v . 64-73 : Le récit
de Théramène se termine sur les paroles, citées au style direct, de l’agonisant
qui rappelle l’injustice de la fatalité : " Le ciel (= les dieux, par
métonymie) m'arrache une innocente vie. " et paternelle : " le malheur
d'un fils faussement accusé ". La grandeur d’âme d’Hippolyte se manifeste
par l’oubli de sa personne au profit de celle qu’il aime, et qui n’est pas
Phèdre : " Prends soin après ma mort de ma chère Aricie. " qui est
prisonnière de Thésée. Il demande alors à son ami d’intervenir auprès de lui :
" si mon père un jour désabusé… Pour apaiser mon sang et mon ombre
plaintive, Dis-lui qu'avec douceur il traite sa captive ". Dernières
volontés et dernières paroles du pathétique " héros expiré " qui
" N'a laissé dans mes bras qu'un corps défiguré ".
Théramène à son tour accuse " la colère des Dieux " et s’adresse
indirectement à Thésée : " un corps que méconnaîtrait l'œil même de son
père " (au lieu de dire " que vous méconnaîtriez ") comme pour
mieux accuser sa méchanceté qui a consisté à appeler la malédiction de Neptune.
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