Cours du jeudi 6 octobre : Explication du poème " Prophétie" ( corrigé)
Explication du poème Prophétie dans la séquence sur le défi écologique
Jules Supervielle fasciné par l’existence fragile de tout ce qui vit et gravite dans l’espace et le temps se livre en 1925 à une étonnante « prophétie » : il imagine avec tristesse un monde caractérisé par une étrange absence mais aussi peuplé de visions fantastiques. Le réconfort venant à la fin du poème de la pérennité de la présence divine s’extasiant sur un chardonneret.
Vision pessimiste : un jour proche ou lointain où tout ce que nous connaissons disparaîtra ou changera : nombreuses tournures négatives et restrictives. Le temps n’existera plus dans cet espace aveugle confondant le jour et la nuit. Plus d’océans, plus de montagnes comme les Andes : paysage familier de l’auteur né en Uruguay, plus de relief sur terre.
Plus de végétation, de forêt, d’animaux, ni d’hommes, plus de traces de son habitat de sa civilisation Paris l’autre habitat du poète sera rayé de la carte.
Vision mélancolique de" l’humaine mappemonde" il ne restera qu’"une tristesse sans plafond" donc immense , incommensurable, infinie.
Prophétie : le poète devient prophète, celui qui annonce l’avenir dans la religion, juive ou chrétienne. Début traditionnel d’une prophétie: cc de temps « Un jour »
Terre allégorisée par la majuscule : expression d’un respect, personnification liée à l’adjectif « aveugle », mouvement sans signification « tourner en rond ». La Terre devient un personnage déboussolé, handicapée. Utilisation d’un futur prophétique, certitude dans l’avenir. Retour au chaos originaire de la confusion entre la nuit et le jour avec participe présent qui exprime une action simultanée : destruction de l’ordre du temps que nous connaissons. Tournure restrictive ne…que symbolise la perte, la restriction.
Trois vers suivant : aplanissement de la terre qui perd ses reliefs : montagnes , Andes, ravin. Evocation des Andes car Supervielle est originaire d’Urugay. Paysage familier de son enfance et de sa jeunesse avant son séjour en Europe. Les repères habituels sont détruits. Emploi affectif de l’adjectif petit antéposé dans « Même pas un petit ravin ». Le poète semble regretter cette disparition. Toujours tournure négative des phrases.
2 ème strophe : disparition de l’habitat humain de façon généralisée : de toutes les maisons du monde : plus de possibilité d’habiter, de se réfugier, d’avoir un lieu de sécurité. Toujours tournure restrictive : ne subsistera qu’un balcon : image étrange mais qui m’évoque certaines images après un tremblement de terre quand sur des façades presque entièrement détruites ne reste qu’un balcon mal accroché et précaire, suspendu dans le vide. Image poignante car la durée restreinte semble bien limitée. Le balcon évoque aussi des moments de quiétude et pourquoi pas l’amour si l’on pense au balcon de Roméo et Juliette.
L’image de « l’humaine mappemonde » évoque les cartes qui illustrent la conquête par les humains du monde, les voyages, les découvertes, la colonisation de territoire : tout cela disparaît et laisse place à une mélancolie sans limite : « une tristesse sans plafond ». A la platitude de la Terre est associé le sentiment de mélancolie sans bornes, qui se perd dans l’espace céleste. La répétition à la rime du mot « monde » dans une rime riche souligne encore cette sorte de fin du monde.
L’océan lui-même est dit défunt » ; feu l’océan » et ne restera de lui qu’ »un petit goût d’air salé dans l’air » : expression teintée d’humour triste par la répétition du mot « air », à nouveau regret dans l’adjectif hypocoristique « petit », l’air marin se perd dans l’atmosphère globale et la spécificité maritime se dissout, ce » petit goût d’air salé » qui subsiste est assimilé par métaphore à un « poisson volant et magique », mêlant les éléments eau et air, mais surtout exilé, ayant perdu la connaissance totale de son élément d’origine : « ignorant ». L’adjectif plus positif « magique » ne parvient pas à faire disparaître la tristesse de la perte que connaît le poisson. Mais une image fantastique persiste dans notre rétine, celle d’un poisson volant dans l’air qui n’est pas dénuée de beauté et allège un peu la mélancolie.
La troisième strophe semble plus centrée sur des personnages humains : trois jeunes filles en l’occurrence, dans un véhicule de 1905, donc au début du XXème siècle, « regarderont par la fenêtre » vers Paris. Jules Supervielle évoque alors sa deuxième patrie, la France et Paris dans une sorte de photographie de charme représentant des jeunes filles au début de l’invention des automobiles. Mais la parenthèse exclamative indique déjà un problème : la voiture a bien quatre roues mais il n’y a plus de chemin à parcourir. L’image n’est pas sans humour là non plus et fait entendre l’étonnement du poète. Il faut cependant commentée le participe qui caractérise les jeunes filles « restées à l’état de vapeur » comme si elles n’avaient plus de corps, plus de consistance. On peut penser qu’il s’agit effectivement d’images photographiques floues, en une dimension, qui s’effacent peu à peu, comme si les jeunes filles s’étaient dissoutes dans l’air, devenues « vapeur », présence presque imperceptibles dénuées de chair. Mais elles ont encore une pensée, erronée cependant la proximité de Paris qui semble, elle aussi, avoir disparu. Ne subsistera que l’odeur cosmique du ciel dont l’action paraît agressive et mortifère puisqu’elle « prendra à la gorge ». Supervielle réactualise et rend concrète une expression toute faite « prendre à la gorge » qui signifie faire se sentir mal en lui donnant son sens meurtrier et agressif d’étrangler. Les allitérations en R…renforcent encore l’agressivité de l’image.
La quatrième strophe semble teintée d’une autre tonalité car bien que la forêt ait disparu et qu’il soit difficile de se situer dans un espace défini, du moins pour un humain, un chant d’oiseau, connoté positivement, vient égayer l’atmosphère, même s’il est perçu uniquement par Dieu. Le personnage principal de cette dernière strophe est en effet Dieu : il a même droit à une parole au discours direct, comme au commencement du monde où il a nommé toute chose dans la Genèse, c’est lui qui nommera l’oiseau qui se trouve en sa fin, comme si un nouveau cycle allait recommencer. Cela est encore renforcé par la symbolique du chardonneret dans l’imagerie chrétienne : il représente souvent la passion du Christ, il mange du chardon et les épines font penser à la couronne du Christ, c’est pourquoi comme s’il avait été blessé il a un peu de rouge sur son plumage. Plein de compassion pour les souffrances du Christ il aurait voulu lui ôter les épines blessantes de la couronne et c’est comme cela qu’il aurait été taché de rouge. En tous les cas il représente en quelque sorte la compassion et aussi le Christ qui va ressusciter. Ainsi le poème se termine sur une note plus positive .
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