Extrait de l'aveu de Phèdre à Oenone étudié en classe ( Acte I, scène 3) Cours du mercredi 15 mars)

 

Premier mouvement :
Une révélation terrifiante: genèse du sentiment amoureuxpour son beau-fils Hyppolite


  Phèdre qui prend la parole ::


269 Mon mal vient de plus loin. À peine au fils d'Égée
270 Sous les lois de l'hymen je m'étais engagée,
271 Mon repos, mon bonheur semblait être affermi,
272 Athènes me montra mon superbe ennemi.
273 Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ;
274 Un trouble s'éleva dans mon âme éperdue ;
275 Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler ;
276 Je sentis tout mon corps, et transir et brûler.


« Mon mal vient de plus loin » Phèdre remonte en arrière, aux origines de son malheur, le suspense est très fort, parce que la révélation qui va suivre a une charge émotionnelle très intense, c’est le récit de comment elle est tombée amoureuse d’Hippolyte.

En plus, le suspense est prolongé pendant trois vers avec un complément circonstanciel séparé du reste de la phrase “À peine au fils d’Égée... Athènes me montra mon superbe ennemi.”

 Comment cette révélation est-elle construite ?

Les temps employés construisent cette révélation comme un basculement. D’abord Phèdre revient dans le passé avec un plus que parfait “je m’étais engagée”, ensuite elle poursuit avec un imparfait “mon bonheur semblait être affermi” puis le basculement lui-même est raconté au passé simple “Athènes me montra mon superbe ennemi”.

C’est le jour même de son mariage avec Thésée ( hymen =mariage) que Phèdre voit Hippolyte pour la première fois, et c’est ce mariage qui en même temps rend son amour impossible. Voilà pourquoi Phèdre parle plus loin de “fatal hymen”.

Le moment précis où le coeur de Phèdre chavire est mimé par les rythmes des vers… Regardez ici « je le vis, je rougis, je pâlis » (v.273) le rythme est ternaire 1-2-3 1-2-3 1-2-3, saccadé comme un coeur qui s’emballe. Le tout est associé à des assonances en « i » (vis, rougis, pâlis) qui sont connues pour imiter le gémissement, comme une sorte de cri. Ce trouble est renforcé par des figures très puissantes comme l'antithèse : « et transir et brûler » (v.276) transir relève du froid extrême, et brûler au contraire, de la chaleur extrême. Ce contraste est renforcé par la polysyndète :Oui n’est-ce pas c’est un joli mot pour une figure de style toute simple : on ajoute des conjonctions de coordinations inutiles. (Exemple quand votre petite soeur vous dit “je voudrais un muffin et aussi un chocolat et des bonbons et, des frites aussi et s’il te plaît.” Polysyndète. )

Ensuite, la vue est le sens le plus important. C’est par les yeux que Phèdre est prise au piège : « Athènes me montra mon superbe ennemi » (v.272), privée de sa volonté d’agir, c’est comme si elle était aussi privée de sa vue : « Mes yeux ne voyaient plus » (v275).
Cette phrase fait peut-être référence à Oedipe, qui est le symbole même de l’inceste dans la mythologie Grecque. En effet, lorsque ce personnage réalise qu’il a tué son père et épousé sa mère, il se crève les yeux. 

Hyppolite est considéré comme un ennemi, celui qu'elle doit combattre. L'amour chez Racine est ambivalent, il peut être accompagné d'une forme de haine car il aliène celui qui est possédé par l'amour, l'amoureux ne se connaît plus, ne se ma^trise plus et en veut à celui qui le met dans cet état extrême de trouble.

 Ainsi ce ne sont pas seulement les yeux qui sont atteints : Phèdre est entièrement dépossédée d’elle-même « Je sentis tout mon corps et transir et brûler » (v.276). Le coup de foudre jette le trouble dans le corps.

Dernière étape de la dépossession, après le corps, l’âme : « Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue »: Phèdre ne sait plus où elle en est, elle est perdue mentalement, psychiquement. Elle est en effet mise en péril dans son rapport avec les Dieux. Cela annonce les deux vers suivants :


277 Je reconnus Vénus et ses feux redoutables,
278 D'un sang qu'elle poursuit tourments inévitables.


Dans cette phrase, le sang représente la lignée de Phèdre. En effet, dans la mythologie grecque, Vénus est Aphrodite, mariée à Héphaïstos, dieu du feu, des forges, de la métallurgie, des volcans. En latin, on l’appelle Vulcain. C’est vrai qu’il n’est pas très beau, et qu’il est toujours très occupé. Alors Vénus le trompe avec un dieu beaucoup plus séduisant : Arès (ou Mars en latin) le dieu de la guerre.

Mais Hélios qui a toujours l’occasion de tout voir, car c’est le dieu du soleil et de la lumière, alors il les a grillé. (comment?) Hum, disons qu’il a bien vu leur petit jeu, depuis sa position surplombante. Alors il prévient Héphaïstos qui va forger ... un filet magique.

Le filet magique est posé sur le lit et emprisonne le couple. Bien sûr, tous les dieux sont prévenus, et ils ne retiennent pas leurs moqueries ! Aphrodite, atrocement vexée, va poursuivre la descendance d’Hélios de sa vengeance. Or Hélios est le père de Pasiphaé, et Pasiphaé est la mère de … Phèdre (hé oui) pas de chance.

Pasiphaé elle-même fut victime de Vénus : elle lui inspira amour et désir pour un taureau, relation contre-nature qui donna naissance au Minotaure. Mais dans la pièce on ne voit rien , Racine, lui, il respecte la bienséance vous vous souvenez ? En tout cas, cette histoire éclaire notre passage : Phèdre n’est pas complètement coupable, elle est victime d’une malédiction familiale.

D’ailleurs, regardez, les rimes sont signifiantes : « redoutables // inévitables » : Phèdre est écrasée par une fatalité qui la dépasse. Mais vous allez voir, dans la suite de la tirade, elle va dire tout ce qu’elle fait pour essayer d’échapper à cette fatalité…

Deuxième mouvement :
Échapper à la fatalité ?la lutte de Phèdre contre son amour interdit.




279 Par des vœux assidus je crus les détourner :
280 Je lui bâtis un temple, et pris soin de l'orner ;
281 De victimes moi-même à toute heure entourée,
282 Je cherchais dans leurs flancs ma raison égarée.
283 D'un incurabl_amour remèdes impuissants !
284 En vain sur les autels ma main brûlait l'encens :


Phèdre essaye d’apaiser Vénus, par tous les moyens, mais, est-ce que vous voyez comment, dans ces quelques vers, tout les efforts de Phèdre sont balayés ?

Phèdre fait des prières et des offrandes à la déesse « Par des voeux assidus je crus les détourner » (v.279) elle va même jusqu’à lui “bâtir un temple”, (c’est quand même pas mal comme offrande). Mais à chaque fois c’est un échec. “Je crus les détourner” le verbe croire élimine d’emblée tout espoir. Après la liste de ses actions, nous avons deux préfixes privatifs « in-curable » et « im-puissants » : la passion de Phèdre est comparée à une maladie impossible à soigner. Notre passage se termine avec une condamnation sans appel “en vain”.

“de victimes moi-même à toute heure entourée
Je cherchais dans leurs flancs ma raison égarée”
Ces deux vers sont très riches car ils évoquent l’horreur de cette femme trempée dans le sang des sacrifices. Dépossédée de sa raison, Phèdre est réduite à une marionnette sans volonté “ma main brûlait l’encens” on dirait qu’elle assiste à ses propres actions.

« Moi-même » indique qu’elle se considère elle aussi comme une victime, elle se reconnaît à travers les animaux qu’elle sacrifie... Ce parallèle nous amène à comprendre qu’en fait, c’est sa vie à elle qui est demandée par Vénus.


285 Quand ma bouche implorait le nom de la déesse,
286 J'adorais Hippolyte, et le voyant sans cesse,
287 Même au pied des autels que je faisais fumer,
288 J'offrais tout à ce dieu, que je n'osais nommer.
289 Je l'évitais partout. Ô comble de misère !
290 Mes yeux le retrouvaient dans les traits de son père.


Dans ce passage, Racine donne une nouvelle dimension à la culpabilité de Phèdre. Il faut savoir que Racine a reçu une éducation Janséniste, c’est à dire chrétienne, et très stricte. On trouve bien une influence du jansénisme dans la manière dont Racine traite la culpabilité du personnage de Phèdre.

Dans la mythologie grecque et romaine, la plus grande faute commise à l’égard des dieux, c’est de se croire plus fort et plus puissant qu’eux, les grecs appellent ça l'hybris. De nombreux personnages qui ont essayé de se moquer des dieux se retrouvent ainsi aux enfers : Tantale, Sisyphe…

Dans le cas de Phèdre au contraire, tous ses gestes montrent une grande piété ( respect de la religion) : elle prie “ma bouche implorait”, elle fait des offrandes “j’offrais tout”. Pourtant, elle accomplit ces gestes avec un coeur coupable : “j’adorais Hippolyte” correspond bien à “ce dieu que je n’osais nommer”. Vénus n’est pas la véritable destinataire des offrandes et des prières. Phèdre commet ici le
péché de l’idolâtrie, c’est à dire qu’elle adore la créature mieux que le créateur. On retrouve d’ailleurs ce mot un peu plus bas.

Cela renvoie non pas à la mythologie, mais à l’épisode du Veau d’or dans la bible : Moïse était parti tranquillement sur le mont Sinaï pour discutailler avec Dieu et recevoir les tables de la loi, mais de retour parmi son peuple, il découvre avec horreur que ceux-ci se sont mis à adorer une statuette de veau en or, semblable au dieu égyptien Apis.

Phèdre est coupable, mais elle reste en même temps innocente car l’influence de Vénus la dépossède complètement de sa volonté.

« Ma bouche implorait » (v.285) Phèdre n’est même plus le sujet du verbe “implorer”. « Mes yeux le retrouvaient dans les traits de son père» (v.290) l’image d’Hippolyte s’impose d’elle même à ses yeux, lorsqu’elle voit son mari. C’est une ironie tragique, car elle ne peut pas voir son amour sans en même temps voir sa culpabilité.

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