Article de presse sur Vers le spectre et émission de radio ( pour approfondir la réflexion)
Lauréat du festival Impatience 2021, Vers le Spectre s’intéresse à la question de l’autisme à travers l’itinéraire d’Adel. Un spectacle maîtrisé écrit collectivement et mis en scène par Maurin Ollès.
Comme le signale son intitulé, c’est une découverte progressive de ce que recouvre ce qu’on qualifie médicalement de « trouble du spectre de l’autisme » (TSA) que détaille Vers le Spectre. Dans cette fiction dont l’écriture se nourrit d’écrits de pédagogues comme de rencontres, l’équipe raconte le parcours du jeune Adel de ses deux ans à la fin de son adolescence et nous fait approcher l’univers complexe de l’autisme par l’entremise de celles et ceux qui le côtoient.
Dans le salon de leur appartement – au centre du plateau –, Roxane attend son conjoint Denis. Dès leurs premiers échanges la situation est posée : si Roxane s’inquiète pour leur petit garçon mutique et indifférent au reste du monde, Denis est plus insouciant. Au fil de l’histoire c’est au final le père qui se retrouve à mener les luttes permettant à Adel d’atteindre un équilibre, voire, de s’épanouir. Ce bouleversement des positions emporte avec lui tous les autres, et raconte en sous-main toutes les modifications, minuscules ou majeures, dans les vies intimes comme professionnelles, suscitées par le côtoiement de personnes autistes.
De manière chronologique et en passant d’une zone de la scène à l’autre, le quatuor de comédiens (Clara Bonnet, Gaspard Liberelle, Gaël Sall, Nina Villanova) enchaîne les séquences. Sur un plateau scindé en trois espaces, différents territoires se côtoient en permanence : tandis que le côté jardin de la scène – majoritairement dans l’obscurité – demeure celui d’Adel (incarné par le musicien Bedis Tir) ; le centre accueille les lieux névralgiques, soit les espaces intimes, éducatifs ou psychiatriques dans lesquels Adel évolue (appartement des parents, école, pavillon de l’hôpital psychiatrique, magasin de disques, etc.) ; et le côté cour, les coulisses où des échanges se nouent à son sujet. L’on ne cesse ainsi de passer d’un lieu, d’une étape et d’un interlocuteur à d’autres. Cette valse des adultes impliqués de façon proche ou lointaine dans l’accompagnement d’un enfant « extra-ordinaire » est précisément exposée lors d’une des premières scènes. Interprétée à un rythme enlevé, stylisée formellement, celle-ci nous donne à voir l’enchaînement de rendez-vous chez des médecins pendant deux ans pour, enfin, aboutir à un diagnostic. Il se dit là le peu de place pour le doute chez certains soignants, comme pour les questions des parents.
Articulé dans sa mise en scène ; documenté dans son écriture ; impeccablement interprété par l’équipe d’acteurs ; savamment pensé dans sa scénographie où les divers lieux se succèdent à l’aide d’un mur mobile et de quelques meubles et accessoires ; maîtrisé dans tous ses artifices scéniques comme dans son maniement habile de l’humour, Vers le Spectre offre un spectacle abouti et respectueux de son sujet. Si l’on peut trouver certaines séquences superflues par leur didactisme – telle cette échappée expliquant les différents courants d’éducation alternative et nouvelle, ou la diatribe d’une soignante contre sa hiérarchie qui, aussi juste soit-elle, se révèle très convenue –, le spectacle tient son enjeu. Soit donner à voir dans sa complexité les difficultés des personnes neuroatypiques et handicapées à trouver leur place dans une société où l’hôpital public – comme toutes les structures éducatives, sociales et psychiatriques – sont démantelées, minées par la baisse de l’argent public et les logiques néolibérales.
Mais c’est, peut-être, à travers la place donnée à Adel comme dans l’évocation de l’autisme que le spectacle se révèle particulièrement puissant. À tel point que l’on regrette que Maurin Ollès et son équipe n’aient pas creusé encore plus avant cet espace de perturbation et d’imaginaire. Outre la diffusion d’un film au lyrisme brut mettant en scène de jeunes autistes tous affublés de masques, l’existence d’Adel au plateau travaille le trouble. Présent de bout en bout sur scène, occupé la quasi totalité du spectacle à ses machines (mystérieux agencement de tables de mixages et de synthétiseurs modulaires), Bedis Tir accompagne l’ensemble. Planante par instants, inquiétante à d’autres, envahissant tout l’espace ou se déployant en sourdine, sa musique raconte par sa richesse de composition ainsi que par le travail sur des boucles la place singulière et à la marge qu’occupe Adel dans un monde trop ordinaire. En invitant à regarder différemment les personnes atteintes de TSA, cette position renvoie aux travaux de l’éducateur et réalisateur Fernand Deligny (1913-1996). Cité (avec d’autres) en référence par Maurin Ollès, Deligny a renouvelé l’approche de l’autisme, faisant apparaître que s’il n’y a pas forcément de langue chez un autiste, un langage, soit un système formel hors les mots existe bien. C’est ce langage a priori inaccessible d’Adel, ici métaphorisé avec une poésie musicale concrète et intense, que son entourage apprend à écouter pour, avec lui, pouvoir communiquer.
Caroline Châtelet – www.sceneweb.fr
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